GILETS JAUNES : LA PRESSE BROIE DU NOIR

GILET JAUNE, AUX LARMES CITOYENS

Je suis journaliste pigiste pour une chaîne d’information. Je gagne environ 100 euros net par journée travaillée.  Si j’arrive à faire 10 piges par mois, c’est que je suis dans un bon mois. Mon salaire mensuel n’excède donc que très rarement 1500 euros /mois. Soit pas mieux ou même peut-être moins que beaucoup de gilets jaunes présents sur les blocages. Gilets jaunes que je viens de quitter, le coeur lourd. Mais pas pour les raisons que vous croyez. J’ai été envoyée sur le terrain pour faire vivre leur mouvement, le faire connaître et l’expliquer. Je suis restée des heures, aussi longtemps qu’ils sont restés. Qu’il fasse froid, nuit ou faim. Mais là encore un constat d’échec : je ne suis pas la bienvenue, mes collègues non plus. Pourtant, que vaudrait un mouvement contestataire sans média pour le relayer ? Un barrage de quelques dizaines de personnes sur le péage de Limas dont tout le monde ignorerait tout, quel poids aurait-il ? Depuis des mois, plus grand chose se passe bien pour nous. Cheminots, terrorisme, chaque “pige” semble de plus en plus risquée. Pourtant je vis en France, je relate des mouvements sociaux, pas des conflits de guerre. Mais c’est avec casques, masques et agents de sécurité que nous nous déplaçons bien trop souvent désormais. Le point d’orgue a été atteint par des hommes (et des femmes) en jaune. Chronique d’un désastre annoncé.

UN AVANT ET APRÈS LES ATTENTATS DE 2015

Journaliste depuis 3 ans, j’ai vécu les attentats de janvier, de Paris, de Nice, sur le terrain. Après le choc et le traumatisme qui ont été long à résorber (8 mois dans mon cas) je pensais que ces drames avaient soudés la population : “je suis Charlie” “Je suis Paris”… Mais loin de là, la défiance envers les médias est devenue de plus en plus lourde à porter, pour nous, petits pigistes sur le terrain. Mais au début de ce changement de climat, s’ils ne vous aimaient pas, les gens n’osaient pas vous insulter franchement, encore moins vous menacer, vous frapper. Aujourd’hui, ils osent.

 

MÉLANCHON, VAUQUIEZ,MACRON, LE PEN : LES INITIATEURS DE LA HAINE SANS TABOO

Lorsque vous avez un responsable politique qui insulte les journalistes, qui parle de “journalope”, de “ces abrutis”, qui  dénigrent  leur travail et crient aux “fake news” à chaque fois qu’un article n’est pas en leur faveur, forcément, les choses ne peuvent que se compliquer. Pourquoi voudriez-vous que leurs électeurs se privent d’en faire autant  Lorsque Mélenchon insulte copieusement les journalistes, en incitant à les détruire, à leur nuire, lorsque Marine Le Pen bloque certains médias à l’entrée de chaque meeting, où est la démocratie ? Pourquoi ses électeurs accepteraient-ils de nous parler, pourquoi nous estimeraient-ils ? Quand, à longueur de meeting, ils les incitent à nous haïr ?

Les grands mots haineux de ces responsables politiques se transforment en poing, en insultes, sur le pavé. Et pour qui ? Le-la pigiste qu’on envoie au casse-pipe. Je ne cesserais jamais, je pense, de tenir pour responsable ces irresponsables politiques qui appellent à la haine aux journalistes dès que quelques uns dénoncent une maguoille dont ils sont coutumiers.
Mais depuis quand, messieurs dames, la France n’est-elle plus une démocratie où la liberté de la presse est censée être respectée ? A vouloir aller toujours plus loin pour avoir toujours plus de bulletins de vote à leur nom, ils ont mis en danger toute une génération de reporter, de jeunes journalistes, souvent ceux en bas de l’échelle, en début de carrière. Depuis, pas une manifestation est sans danger. Mais pourquoi réagir alors que même la sécurité du Président frappent mes collègues qui osent le filmer en déplacement officiel ?

DES BANLIEUES AUX BANLIEUES CHICS

Au début, seules les cités étaient difficiles d’accès pour nous. Nous n’étions pas toujours bien reçus, même si on pouvait encore faire notre métier relativement “sereinement”. Faire notre métier ? Qu’est ce que cela veut dire ? Être journalistes de chaîne d’info, de chaînes locales, de radios nationales c’est tout simplement être “là où ça se passe”. Vous l’expliquer,  vous le décrire, vous le faire vivre et comprendre.

Mais d’années en années, nos conditions de travail se sont considérablement tendues. Sans doute, en même temps que la situation économique du pays. De plus en plus, à chaque manifestation, à chaque revendication, populaire ou non, nous étions mal reçus. Qu’importe les syndicats présents, le nombre de manifestants dans les rues ou même l’objet de leur mécontentement, mes collègues et moi étions de plus en plus harcelés, insultés. Mais là encore, nous n’avions pas encore atteint le seuil critique.

Les Cheminots, symboles d’une violence qui ne se cache plus

Depuis quelques mois je m’inquiète lorsque je dois me rendre sur le terrain. Et j’ai bien conscience que cette inquiétude est un bien mauvais présage pour notre démocratie. Plusieurs faits m’ont alerté depuis le printemps dernier.

La première fois que j’ai vraiment été prise pour cible physiquement, c’est lors de la manifestation des cheminots. J’ai commencé à avoir peur. Et surtout, nos droits journalistiques commençaient à fondre comme neige au soleil. Nous étions de plus en plus muselés. Par qui ? Par ceux qui étaient là, dans la rue, pour justement défendre ces droits pour eux-mêmes. Droits qu’ils nous refusaient. Leur colère était violente, et nous en étions les victimes. Nous avions beau leur donner la parole à longueur de “duplex” lors de leurs manifestations, être présents auprès d’eux dans ces moments de protestation, expliquer leurs revendications, nous étions devenus la cible de leur haine. Bien plus encore que les policiers, ou tout du moins, à niveau équivalent. Sauf que les policiers sont formés et équipés pour se défendre, nous non.

Ces manifestations, aux violences inédites, laissaient sur leur passage, des plaies béantes dans les villes . Je me souviens de ce jour d’avril dernier, en fin de cortège, lorsque mon collègue cameraman et moi-même filmions une vitrine cassée par des manifestants. Furieux, quelques cheminots sont venus nous interdire de filmer, nous disant que nous manipulions l’information. Mais ces vitrines existaient bien, nous leur avions donné la parole à ces militants pendant tout le cortège. Ces vitrines cassées étaient aussi la manifestation de leur colère, elles existaient. Ne pas en faire état, n’est-ce pas cela la désinformation qu’on nous reproche tant ? Passer des faits sous silence ?

Au départ seulement deux ou trois étaient venus nous agresser.  Après la première claque portée à mon collègue, j’ ai crié pour demander de l’aide . Une dizaine de cheminots sont alors arrivés en courant, mais ce n’était pas pour nous venir en aide. Ils se sont mis à courir après mon collègue et sa caméra. Un petit bonhomme de 25 ans, tout léger, poursuivi par une dizaine de cheminots fous à lier et prêt à en découdre. J’ai eu beau crier, personne n’est venu nous aider. Les policiers étaient tenus loin du cortège pour ne pas “attiser les tensions” . La orde a alors attrapé mon collègue, puis après avoir été frappé, il s’est écroulé à terre en faisant tomber sa caméra, cassée. Heureusement, un groupe de pompiers qui nous suivaient est venu à notre rescousse, et nous avons enfin pu nous libérer de ce cortège brutal, haineux. Premier avertissement. Ce jour là, 4 journalistes étaient partis à l’Hôpital.

 

Welcome nulle part

Mais 2018. Un nouvel attentat à Paris. Un jeune homme de 19 ans égorge un homme dans une rue parisienne près de l’Opéra.  Nous partons alors pour sa ville originaire, Strasbourg. Notre objectif : essayer de remonter le fil et d’essayer de comprendre le profil de ce lycéen brillant devenu terroriste.

Mais en arrivant dans la dernière cité qu’il habitait avec sa famille, je suis frappée par un détail que je n’avais jusque là pas perçu : aucun homme, même jeune homme, que je crois, ne me regarde. Si je leur pose une question, ils répondent en s’adressant à mon cameraman. Lorsque j’interroge les anciens camarades de lycée de ce jeune terroriste, ils m’expliquent qu’il était très assidu, un bon élève. Non il ne courait pas du tout les filles, il ne leur parlait même pas, ne les regardait pas, ne leur serrait même pas la main. Ni à ses camarades de classe, ni aux enseignantes.  Ah bon ? Nous étonnons-nous. “Bah oui, il a raison, faut pas, il était bien élevé c’est tout”. Je leur demande alors si eux aussi, à peine la vingtaine, ils évitent de parler aux filles, de les regarder. Ils me disent que oui, dans les cours d’école de ces quartiers, c’est comme ça que ça se passe désormais. Les garçon d’un côté, et les filles de l’autre. Se regarder, se parler et encore plus se toucher, est “interdit” “mal vu”.

Je suis effondrée de ce que j’entends. Les adolescents que j’ai en face de moi ne sont pourtant pas de méchants garçons, ils sont gais, polis, plutôt drôles. Sauf qu’ils ne me regardent pas pour la plupart.

Le seuil est franchi. Il porte un Gilet Jaune.

Voilà un mouvement citoyen. Un ras le bol venu de la base, comme on dit. Nous voilà partis sur les routes de France, mes collègues de toutes chaînes, toutes radios, et moi. Sans crainte. Pas d’extrêmes, pas de partis politiques, juste un vaste mouvement populaire. Les premiers échanges que nous avons au téléphone avec les responsables avant le 17 novembre sont plutôt cordiaux. Bien sûr, nous percevons une méfiance vis à vis des médias, mais la méfiance habituelle, celle que nous pouvons désamorçer lorsque nous sommes face à face, discuter : eux nous expliquant leur mouvement, nous leur donnant la parole sur nos antennes respectives.

Mais voilà, ces beaux espoirs ont été douchés. Rarement l’accueil des journalistes se fit plus glacial. Mais désormais on n’attend pas que vous disiez ou fassiez une erreur : vous êtes clouée au piloris dès votre arrivée. “Salope” “pute” “menteuse”. Je n’ai encore parlé à aucun d’eux. Ma présentation a suffit. Personne ne veut nous parler d’ailleurs mais tous nous insulte. Et à chaque direct, ils vous scrutent sur leurs téléphones portables. Car que l’on ne s’y trompe pas, on a à faire à faire à des drogués de la chaîne d’info.

Même en plein milieu d’un barrage, d’une opération escargot, dans leurs voitures ou sur un rond-point bouché,  ils ont les chaînes d’info en direct et en boucle sur leurs portables. A scruter chaque mot que vous dites. Si un ne leur plait pas (souvent, le nombre qu’ils sont. Ils ont tous une tendance à se voir plus nombreux qu’ils ne sont ), ils foncent sur vous à 50 et vous insultent, vous menacent.
Leurs façon de faire sont les mêmes que celles des pires dictatures. Ils veulent contrôler les médias, votre parole. Ils veulent que vous disiez ce qu’ils ont envie d’entendre. Si le gouvernement faisait ça, que diraient-ils ? Vous n’êtes le porte-parole de personne, vous êtes là pour être objectif, pour retranscrire factuellement ce que vous voyez. Et c’est ce que vous faites parce que vous-même (petite pigiste de terrain) n’avez absolument aucun lien avec aucun puissant qui pourrait contrôler votre discours. Même s’ils ne sont pas d’accord avec la ligne éditoriale de votre chaîne, dictée par des gens bien au chaud dans leurs bureaux que vous ne connaissez pas, en quoi êtes-vous, vous, responsable ? Vous qui avez froid avec eux ?

DANS LE FROID, POINT DE SALUT

Il est dimanche, il fait 5 degrés, vous serez payée environ 100 euros net pour cette journée, qu’elle fasse 7 heures ou 15. Pas d’heures supplémentaires payées. Pas de majoration les dimanches, jours fériés, jour de Noel. Pas non plus de prime si vous travaillez la nuit. Vous n’avez pas de contrat qui vous lie à une rédaction, juste un contrat à la journée. Votre situation est en réalité bien plus précaire que la plupart de ces “gilets jaunes” en colère.

Soudain vous comprenez que ce mouvement “populaire” s’est fait dépassé. Ces hommes (pour la plupart) ne cherchent qu’une chose : faire tomber une démocratie qu’ils détestent. Et vous en êtes le dernier maillot, le plus fragile, le plus visible.

Faites attention, nous sommes en danger. Et à travers nous, c’est vous, c’est moi, c’est la France.

 

 

No Comments Yet

Leave a Reply

Your email address will not be published.