Syndicats 2/2 : Carole Couvert, rare femme à la tête d’un syndicat.

Elles ne sont pas nombreuses les femmes à avoir été à la tête d’un syndicat en France. Deux.
L’une d’elle, Carole Couvert présidente du syndicat CFE-CGC entre 2013 et 2016 a accepté de nous parler de son expérience. Chahutée mais passionnante. Trois ans de mandat et beaucoup de leçons retenues.

 

Carole Couvert.

LA BLONDE QUI NE PENSE PAS

Carole Couvert ne s’est jamais considérée comme une femme dans un monde d’homme. Les échelons, elle les a tous grimpé pour accéder à la présidence de son syndicat CFE-CGC. Pourtant, dès l’annonce de sa candidature, ses adversaires ont joué le jeux des attaques sexistes. Et lorsque les médias interrogeaient Carole sur sa candidature à la présidence, c’étaient précisément sur ces attaques qu’on lui demandait de réagir.
Mais “la blonde qui ne pense pas” comme l’avait gentiment surnommée la partie adversaire, a pensé qu’il valait mieux éviter de se justifier sur pareille ineptie.  Elle parlait de son programme, encore et encore.

 

UN SYNDICALISME CONCRET

Un programme qu’elle voulait connecté au terrain, elle voulait un mandat collectif. Car voyez-vous, Carole a décidément tous les défauts de son sexe : elle n’était pas là pour s’assoir sur le fauteuil de présidente et se délecter du pouvoir nouvellement acquis en attendant sa prochaine ré-élection non.  Elle était là pour changer les choses. Du moins, le croyait-elle.
Son pouvoir, elle voulait le partager, ses décisions, les faire adhérer par la base. Cette “base” dont elle avait fait partie. Mais alors comment a t-elle fait pour en arriver là ?

UN SYNDICAT DE CADRES

Il faut dire qu’au CFE-CGC on est loin du corporatisme de la CGT. Syndicat moins médiatisé, donc moins convoité, le CFE-CGC est également un syndicat de cadres et de technicien de maîtrise. Nous ne sommes donc pas dans la tradition du syndicat d’ouvriers, de bonhommes, prêts à en découdre et à montrer les muscles au moindre commencement de retrait de leurs “privilèges”.
Si Carole a pu conquérir le siège suprême au CFE-CGC, dans ces autres structures arc-boutées sur leurs traditions archaïques (qui leur font perdre un large terrain aujourd’hui d’ailleurs), l’ascension d’une femme n’a pas encore été possible.
Mais au CFE-CGC, l’ambiance est tout autre. On permet aux femmes de devenir numéro 2 comme Carole Couvert. Puis numéro 1. Sauf que là, les choses commencent à se compliquer.

TOUJOURS PLUS EXIGEANTS

Car Carole l’a vite compris : on lui en demande toujours plus.
“Le niveau d’exigence n’a pas cessé d’augmenter. Avec un peu de recul, je me suis rendue compte qu’il fallait toujours que je fasse mieux, que je fasse plus. Je pense qu’il y avait un peu du fait que je sois une femme”.
Bizarrement, depuis l’éviction de Carole Couvert, remplacée par un homme, le niveau d’exigence a reculé disctinctement.
Mais prise dans ce travail de terrain qui lui plaît tant , Carole ne remarque pas tout de suite le bâton que l’on est en train de lui mettre dans les roues.

UNE PRÉSIDENCE DE FEMMES

On a souvent tendance à dire que les femmes sont plus honnêtes. Nous n’aimons pas ce genre de généralités. Mais force est de constater que Carole l’a été, et qu’elle l’a payé cher. Durant son mandat, et c’est presque un regret aujourd’hui, elle ne s’est jamais préoccupé de sa ré-élection. Chose que font souvent les hommes. A peine arrivés sur le trône, ils s’entourent d’une cour de fidèles et activent les réseaux pour être sûrs d’en profiter le plus longtemps possible.  “J’ai préféré faire bien mon boulot que de penser à ma ré-élection. Je ne me suis pas contentée de la fonction originelle. Un homme à ma place, se serait inquiété plus tôt de sa ré-élection. ”
Carole n’a pas de cour de fidèle ni de garde rapprochée, ni de plan de ré-élection en tête :

“Je me suis préoccupée de ma ré-élection dans la dernière année de mon mandat. Avant cela je travaillais avec et contre le gouvernement, en interne pour assurer une transparence financière à nos adhérents. Je n’avais pas vu que j’étais en train de gêner. On me mettait des peaux de banane sous les pieds régulièrement. J’ai dérangé tout un tas de parcours pré-établis, mais l’intérêt du syndicat passait par ce renouveau”.

UN PRÉSIDENTE GÊNANTE

Mais Carole gêne. Tout d’abord parce qu’elle décide de se séparer des militants qui ne respectaient pas la transparence financière.
Plus grave. Un membre de son équipe, dont nous tairons le nom, souhaite accéder à un poste important concernant le développement durable notamment. Mais Carole lui préfère une autre personne, plus expérimentée dans ce domaine. Ce sera le début de sa chute.

“Je n’ai pas fait de clientélisme, c’est peut-être ça que j’ai payé”.

Une fin de mandat cauchemardesque

À partir de là, plus rien n’a été pour la présidente. Alors que 95% de la structure lui fait confiance pour un second mandat, sa fédération d’origine, dont elle doit impérativement avoir l’aval, lui refuse le tampon pour valider sa candidature. Elle ne peut rien faire.
“C’est un enterrement qui a duré 9 mois”. 9 mois, c’est ce qui lui reste à tenir jusqu’au congrès où elle verra le nouveau candidat prendre sa place. Alors que ses résultats sont bons, alors que la quasi totalité des fédérations veulent la voir faire un second mandat, elle doit renoncer. Malgré même une pétition qui tourne parmi les militants pour essayer de la sauver. Mais trop tard.
“Grâce à eux, j’ai expérimenté cette descente de doute profond sur moi-même. Ça a été très très violent pendant 6 mois. Puis je me suis dit : je vais où si je continue comme ça ? ” Alors vous amorcez la remontée. Et là vous découvrez des choses, vous gagnez en zénitude. Ils m’ont fait grandir dans la violence. C’était très violent, on était à la limite du harcèlement morale”.

UN CONGRÈS ET DES REGRETS

“Le jour du congrès de passation de pouvoir, j’avais l’impression d’être Jeanne d’Arc qui va au bûcher. Vous faites le bilan de vos actions des 3 années, vous avez très envie de continuer, mais ça ne continue pas car 3-4 personnes ont magouillé pour m’empêcher de continuer”.
Si les adhérents ont été conscients de l’injustice nous dit Carole Couvert, rien n’a pu empêcher les batailles d’appareil d’abattre l’élément perturbateur.

D’AUTRES FEMMES APRÈS ELLE

“Je voudrais vraiment que d’autres femmes accèdent à ces fonctions, qu’elles se disent que c’est possible, qu’il faut y aller ! Je voudrais qu’elles osent, qu’elles poussent les portes car personne ne leur tendra la main . Mais il faut également être prête et aguerrie. Il faut arriver avec une garde rapprochée. Moi je suis arrivée avec mon énergie pensant que cela suffirait à faire changer les choses. Je me suis trompée”.

Cette syndicaliste, qui ne croyait pas aux quotas, a changé d’avis durant son mandat.
“Avant mon départ, comme je voyais que le côté masculin recommençait à rafler la mise, j’ai exigé que des trios de direction soient crées avec à chaque fois au moins une femme. On me disait toujours “mais on ne trouve pas de femme!” Je leur répondais que lorsqu’on ne veut pas en trouver, on n’en trouve pas. Je ne crois pas aux arguments archaïques qui disent que les femmes ne s’investissent pas dans le militantisme car peu compatible avec la vie de famille. Il faut juste créer des postes à responsabilités pour les femmes, comme mettre une vice-présidente derrière un président par exemple, pour changer les mentalités et commencer petit à petit à voir plus de femmes dans les directions. ”

Pourtant elle ne ressent pour autant aucune amertume. Aujourd’hui vice-président du Conseil économique, social et environnemental, elle a appris de ses erreurs dit-elle.
Et constate que dans son syndicat aujourd’hui, le bilan à la tête de toutes les régions est 100% masculin.

 

 

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